Philippe Ménard, chorégraphe et réalisateur : « Tout peut devenir danse, à partir du moment où le mouvement vient de l’intérieur »

Sorti le 4 février dernier, le film « Dis-moi sur quel pied tu danses » bouscule les clichés sur celles et ceux que l’on n’ose généralement à peine regarder ou que l’on a bien trop souvent dévisagé·e·s : les personnes amputé·e·s. Plongé·e·s au cœur du Centre de réadaptation de Coubert en Seine-et-Marne, nous sommes, dès les premières minutes, happé·e·s par la singularité poétique de la réalisation de Philippe Ménard. Entre confessions et métiers-passion, les soignant·e·s deviennent architectes du soin, quand les patient·e·s redeviennent maîtres de leur destin. Derrière les blouses et les prothèses, c’est l’humain et la vie qui brillent dans cet écrin de vérité. Sans tabous, les langues se délient et les corps s’expriment. Rencontre avec Philippe Ménard, chorégraphe et réalisateur du film.


«
Dis-moi sur quel pied tu danses » s’inscrit dans un lieu et une communauté spécifiques. Comment ce projet a-t-il pris forme ?

Il y a plusieurs couches, et elles se sont déposées lentement. D’abord, il y a un lieu. Je suis installé au centre de réadaptation de Coubert depuis 2016. Il y a là un théâtre, des bureaux, des espaces de travail, et surtout un projet de présence artistique mené sur le long terme, en lien avec la DRAC, le département, la région et les communautés de communes. Depuis dix ans, je fais là-bas des créations, des ateliers, des documentaires, des discothèques improvisées dans les couloirs, des choses parfois très légères, parfois très profondes. Je me suis intéressé au service des personnes amputées à partir de 2020. Au-delà de ça, ce qui traverse absolument toutes mes créations, c’est une même question, presque obsessionnelle : qu’est-ce qui nous met en mouvement ? Qu’est-ce qui nous anime ? Comment on se lève le matin ? Comment on protège cette flamme, comment on la nourrit, comment on fait pour qu’elle reste vibrante, partageable, malgré les hauts, les bas, les accidents de la vie ?

Peut-on parler de désir en l’espèce ?

Oui, car le désir, c’est le moteur du mouvement. Mais qu’est-ce qu’on fait de cette avancée ? Il n’y a pas d’injonction. On peut avancer, reculer, ou s’arrêter. L’important, c’est de trouver son endroit, à un moment précis. Personnellement, je cherche mon gris, entre le noir et le blanc. Il s’agit de faire les choses comme si elles étaient essentielles, sinon ça n’en vaut pas la peine. Et en même temps, accepter qu’elles soient dérisoires. C’est toute la complexité de vivre, de créer, d’être au monde. Et quand je parle de désir, il est très souvent structuré par le manque. Quelque chose qui nous traverse toutes et tous, et qu’on essaye parfois de combler de manière inconsciente. Et là, tout à coup, je me suis retrouvé face à une communauté réunie autour d’un manque extrêmement concret : la perte d’un membre. Un espace vide, visible, presque scruté collectivement. Et je me suis demandé : comment on s’occupe de cet espace-là ? Est-ce que c’est vraiment un manque ? Ou est-ce que c’est un autre endroit à habiter, à investir, à mettre en mouvement ?

Qu’est-ce qui vous a frappé au centre de Coubert ?

Ce qui m’a frappé, c’est qu’il y avait là une communauté rassemblée autour d’un enjeu commun, mais traversée par des histoires, des désirs et des vocations très différentes. Et puis, il y avait ces espaces fermés, invisibles : les ateliers, les lieux de fabrication, les gestes techniques. On m’a ouvert ces portes. Et je me suis dit qu’il y avait là quelque chose de profondément partageable. Il me semblait  aussi qu’il y avait quelque chose de très ludique, presque enfantin, dans la fabrication d’une prothèse, qui passe par le plâtre, le bricolage, le Meccano, etc. Et ça a immédiatement résonné avec mon travail. Et puis, plus largement encore, ce projet s’inscrit dans une continuité, celle de questionner la marge et la norme. Comment on élargit cette frontière. Comment on déconstruit des choses extrêmement ancrées. Là, il s’agissait de présenter des humains et des humaines réuni·e·s autour d’un moment charnière, mais aux prises avec les mêmes questions fondamentales que tout le monde : le désir, la vocation, le rêve et l’élan vital.

La prothèse apparaît comme un objet presque poétique, voire symbolique. Était-ce un axe conscient de votre mise en scène ?

Je n’ai jamais formulé les choses en me disant que la prothèse allait devenir une œuvre d’art. Mais très vite, je me suis dit que ça pouvait être un objet poétique, un support pour exprimer autre chose, pour déplacer le regard. Je ne me suis pas gêné pour l’utiliser comme tel, mais je n’ai jamais voulu forcer les choses. À part la scène initiale du film, que j’ai vraiment mise en scène, j’ai laissé faire. Le film vient des gens. Je leur ai proposé une fiction, un accompagnement et un cadre, mais je n’ai pas voulu projeter mes fantasmes sur eux. Bien sûr que l’on fantasme toujours un peu en amont, on imagine des choses. Mais je n’ai pas verbalisé ces fantasmes pour éviter qu’ils ne cherchent à répondre à ce que j’avais imaginé. Par exemple, l’idée d’utiliser des éléments de prothèse pour fabriquer une marionnette est venue d’une conversation. J’aurais pu provoquer des situations plus spectaculaires, imaginer des duos dansés improbables autour de la prothèse… Mais ça n’est pas arrivé et je n’ai pas voulu le provoquer.

Le film repose sur une parole très libre et incarnée. Comment avez-vous instauré cette qualité d’échange ?

J’ai proposé à beaucoup de monde et j’ai accueilli toutes les personnes ayant accepté. Il n’y a pas eu de sélection. Pour moi, c’était fondamental. Je crois qu’ils et elles se sont senti·e·s en confiance parce que j’étais là pour vraiment écouter, sans jugement et sans attente précise. Les temps d’échange duraient parfois deux ou trois heures. Je ne me suis jamais placé dans une logique de résultat. Je me disais que s’il n’y avait rien pour le film, ce n’est pas grave. Ce qui compte, c’est que le moment partagé soit juste, agréable, et qu’il nous serve à tous·tes. Il faut aussi comprendre que rien n’est pensé pour le tournage dans un centre de réadaptation. Les plannings sont extrêmement chargés et chacun·e est pris·e·s dans ses responsabilités. Il faut une direction d’établissement qui soit force de soutien (ce qui a été le cas) et surtout beaucoup de présence hors caméra. Il faut passer et repasser, discuter, boire des cafés, comprendre les enjeux, les contraintes, les fragilités, etc. Une fois que le lien est là, les professionnel·le·s aident énormément. Ils et elles déplacent des choses, acceptent que leur quotidien soit un peu bousculé, parce qu’ils et elles comprennent que le projet va mettre en valeur leur manière de vivre et de travailler ici.

Vous choisissez de présenter les personnes à travers leurs passions. Pourquoi ce déplacement du regard ?

Parce que je refuse profondément l’assignation. Je ne veux pas enfermer quelqu’un dans son rôle, son métier, son corps, ou son handicap. Je cherche les endroits où les gens ont une forme de vie augmentée, où ils sentent qu’ils existent pleinement. Ça passe par la fiction, par les rêves et par les fantasmes : les délires de salle de bain, les héros·ïne·s qu’on incarne quand personne ne regarde, ce genre de choses. Je ne crois pas à une définition de nous-mêmes uniquement par notre histoire, notre culture, notre fonction sociale, ou notre corps. Nous sommes traversé·e·s par plein d’autres choses. Et pour moi, faire émerger ça, c’est faire du commun. C’est créer un espace où les gens peuvent se rencontrer autrement.

Vous insistez sur le fait que ce n’est pas « un film de danse ». Pourtant, le mouvement est omniprésent…

Ce n’est pas un film de danse, mais c’est un film profondément chorégraphique. La chorégraphie, pour moi, c’est la poésie du corps en mouvement dans l’espace. Je suis danseur et je le serai toute ma vie, même quand je ne danse pas. C’est une manière d’habiter le monde. On peut convoquer la danse même dans l’immobilité, en bougeant peu, beaucoup, ou autrement. Tout peut devenir danse, à partir du moment où le mouvement vient de l’intérieur.

Comment avez-vous accompagné celles et ceux qui n’avaient jamais dansé ?

J’ai pris le temps avec chacune et chacun. Pour certain·e·s, on a travaillé à partir de petits ateliers d’improvisation. Pour d’autres, je donnais simplement des consignes. Je ne montre jamais de mouvement. Derrière la caméra, je parle, je chante, je chuchote, je crie. Je les nourris dans l’espace, dans leur propre corps. C’est très structuré de l’intérieur, mais ça reste libre. Souvent, ils et elles dansent sans s’en rendre compte. Et après, on me dit : « Mais j’ai fait tout ça ? » Oui ! Parce que je les ai mis·e·s dans un endroit de poésie.

Les soignant·es apparaissent comme de véritables artistes du soin…

Chez les orthoprothésistes, c’est évident. Il y a un rapport très fort au geste, à la matière et à la sculpture. La scène finale des trois orthoprothésistes qui sculptent en dansant, c’est vraiment le cœur du film. On est à la fois dans le réel et dans la poésie. Le geste fonctionnel devient artistique. Et puis, en creusant, j’ai découvert une infirmière qui dessinait, une cadre de santé flûtiste, ou une orthopédiste coloriste venue des arts plastiques. On est tous plusieurs choses à la fois. Il suffit parfois de laisser un espace pour que ça apparaisse.

Diriez-vous que ce film est politique ?

Je ne me définis pas comme un militant. Mais je crois que, profondément, mon travail est politique. Pas de manière frontale certes… La poésie permet de toucher des gens qui n’auraient peut-être pas accès à une pensée politique directe. La pensée arrive par le terrain, par l’expérience et par le faire. Je ne veux pas être enfermé dans une case, ni devenir le porte-parole de quoi que ce soit. Ce que je fais agit dans la durée, par petites touches, mais de manière opiniâtre.

Si vous deviez définir Dis-moi sur quel pied tu danses en un mot, quel serait-il ?

Artisanal… Parce que c’est une fabrication humaine, au plus près du terrain. Ce n’est pas une pensée abstraite. C’est de l’artisanat. Et le film a été fait avec des bouts de ficelle, au sens propre comme au figuré.

Et votre scène préférée ?

La scène finale des trois orthoprothésistes qui sculptent. Le geste fonctionnel devient poétique. On est exactement là où je voulais être.

Bannière de film sur fond de couloir d’hôpital baigné d’une lumière bleu-vert. Au centre, sous un projecteur, se tient une prothèse de jambe chaussée d’une basket blanche ; à la place du haut du corps, un bouquet de tulipes multicolores sort d’un pot. Deux micros de reportage encadrent la scène, l’un à gauche, l’autre à droite, comme pour une interview. À droite, en grandes lettres jaunes, le titre : « DIS-MOI SUR QUEL PIED TU DANSES ». En dessous : « Avec les patient·es & soignant·es des services amputés et appareillage du centre de réadaptation de Coubert – Ugecam IDF. Un film de Philippe Ménard ». En bas : « AU CINÉMA LE 4 FÉVRIER ». En haut, plusieurs lauriers de sélections et récompenses de festivals sont alignés.

Crédits photos : Edouard Chastenet 120×160.fr (affiche officielle), Philippe Ménard / Laurent F. Czaczkes (photos extraites du film).

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